UKRAINE
La crise géorgienne fait voler en éclats la coalition orange à Kiev
L'alliance pro-occidentale au pouvoir a annoncé son divorce, censé conduire à la démission de la première ministre Ioulia Timochenko. Des élections pourraient être organisées.
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Caroline Stevan
Publié mercredi 17 septembre 2008 à 02:01.
«Je déclare officiellement la fin de la coalition des forces démocratiques», a annoncé mardi le président du parlement ukrainien, Arseni Iatseniouk. Près de quatre ans après leur révolution orange, les blocs du président Viktor Iouchtchenko et de la première ministre Ioulia Timochenko prennent officiellement congé l'un de l'autre. La cheffe du gouvernement devrait démissionner, mais continuera d'exercer ses fonctions par intérim jusqu'à la formation d'un nouveau cabinet. Elle avait déjà été limogée fin 2005, avant d'être réintégrée deux années plus tard.
Tensions anciennes
La crise en Géorgie est présentée comme l'élément déclencheur de ce second divorce. Le président a clairement - et sans surprise - pris parti pour son homologue de Tbilissi, tandis que Ioulia Timochenko a affiché une neutralité qualifiée de «haute trahison» par Viktor Iouchtchenko. «La crise en Géorgie n'est qu'un prétexte à l'éclatement de la coalition. Il y a des tensions depuis longtemps entre le chef de l'Etat ukrainien et sa première ministre», tempère Laure Delcour, directrice de recherche à l'Institut de relations internationales et stratégiques, à Paris. Et de rappeler qu'au mois de mai, Viktor Iouchtchenko a été empêché de prononcer son traditionnel discours devant l'Assemblée par des partisans de Ioulia Timochenko.
Plus qu'à un différend idéologique, la fragilité de l'alliance orange serait due à l'excès d'ambition personnelle de ses deux principaux protagonistes. «On assiste à une lutte pour le pouvoir qui s'amplifie à l'approche de l'élection présidentielle prévue en 2010, poursuit Laure Delcour. Cette situation est favorisée par les conditions institutionnelles. La Constitution entrée en vigueur en 2006 est en effet le fruit d'un compromis entre l'ancien président et son opposition. Elle accorde à la fois du pouvoir au chef de l'Etat et à l'assemblée; cela déstabilise fortement la vie politique.» Le vote début septembre d'une série de lois destinées à limiter les pouvoirs du président a d'ailleurs ajouté au trouble. Les textes ont été adoptés par l'opposition pro-russe et les partisans de Ioulia Timochenko.
Plusieurs scenarii s'esquissent désormais. Un rapprochement de la cheffe du gouvernement - beaucoup plus populaire que Viktor Iouchtchenko - et du Parti des régions pro-russe. Contre-nature mais envisageable. Ou des élections anticipées, qui seraient les deuxièmes en une année. La Constitution prévoit en effet l'organisation d'un scrutin si une nouvelle alliance gouvernementale n'est pas conclue dans les trente jours suivant l'éclatement de la précédente. «Ioulia Timochenko vise sans doute le pouvoir à elle seule, avance André Liebich, professeur à l'Institut de hautes études internationales et du développement, à Genève. Elle pourrait tenir tête à Viktor Iouchtchenko sans former d'autre grande union, à la condition de se rapprocher de plusieurs petits mouvements.»
Pressions multiples
Quelle que soit l'issue de la crise, l'Ukraine risque d'être plus que jamais tiraillée entre l'Europe et la Russie. «La situation s'est crispée, ajoute le spécialiste du Caucase. La mer Noire est devenue le centre d'un conflit potentiel. Kiev subit une pression forte pour rallier l'OTAN d'une part, pour refuser de le faire de l'autre. Il n'y a pas de troisième voie. Dans les circonstances actuelles, ne pas adhérer est déjà un choix.» Et si Moscou avance désormais ses pions de manière décomplexée, elle ne laissera surtout pas l'Ukraine lui échapper. «C'est le berceau historique de la Russie», souligne Laure Delcour. «C'est un pays stratégique, complète André Liebich. Grand, riche et abritant une population russophone.» Sans être forcément pro-russes, la majorité des Ukrainiens rejette l'adhésion à l'OTAN que prône leur président.